Passe l’eau
Passe l’eau sous les ponts
Pleurant entre les pierres grises,
Emportant dans son élan
Les bonheurs du passé,
Charriant les desseins autrefois si légers,
Passe l’eau sous les ponts
Passe l’eau qui n’enivre.
Tout ce qui semble de pierre
Porte en lui la fissure,
Si au gré du courant on ne sait
Rattraper les débris
Lentement décollés,
Et les remettre chaque jour
A leur place,
On se lasse.
Détourner le courant
N’est pas chose aisée.
N’est pas facile au fond d’avouer
S’être égaré en route !
Nul doute,
Il est si simple de demeurer immobile,
Et satisfait.
Sous les rochers noirs du silence,
Je trouvai plus qu’un gouffre.
Happée par son ombre, je grattai
Du bout de l’ongle,
Et je saignai.
Les fines gouttes vermeils absorbées
Par la terre
Buvaient ma peine, buvard sauvage,
M’attirant toujours plus avant,
Guidant mes mains, inlassables.
L’humus, profond et frais
Chuchota des bribes de sentiments étranges,
Des paroles inconnues
Aux accents imparfaits.
Au confins de ce monde,
Je vis une autre lumière,
Avide de l’atteindre, mon cœur s’impatientait.
Etait-elle vierge, depuis l’éternité ?
Je soufflai le terreau
Dernier rempart fragile
Et m’engageai.
La chaleur surprenante
stupéfia ma peau
Aussi fort
Que la lumière, mes yeux.
Inconnu de ces lieux
Mon corps m’était étrange…
Mes bras n’étaient plus !
Ni mes mains, ni mes jambes !
A la place, ondulait dans le vent
Une immense tige unie
Aux pétales flamboyants.
Portés par la voix inconnue
Aux sentiments étranges,
Le chant que naguère
Je n’avais su entendre
Me parvint à nouveau.
Il me contait qu’en toute vie
Si l’on sait les comprendre,
Il y a bien des routes
A prendre.
Deux papillons dorés
Affamés de soleil,
Entrelacés d’amour,
Chatouillèrent mon cœur,
Et se gorgèrent du pollen
Tout neuf de mon plaisir.
Il est si bon de donner
A ceux qui n’attendent pas !
Il est si bon de s’offrir
Pour la première fois…
Passe l’eau sous les ponts
Pleurant entre les pierres grises,
Passe l’eau sous les ponts
Passe l’eau qui n’enivre.